Et voilà encore le ballet incessant qui vient me tirer de mon sommeil. Voilà trois semaines que je suis ici et si je sais quelque chose, c'est bien que faire attention à quoi que ce soit n'est pas utile, que poser des questions n'est pas utile. Alors je ne tourne même pas la tête vers l'infirmière lorsqu'elle entre dans la chambre. Je l'ignore comme elle m'ignore. Trois semaines dans cette chambre sans qu'on ne me dise rien. Je n'en peux plus. La nuit je ne dors plus, je fais des crises de larmes, de tremblement. Cet endroit est horrible, horrible. Pourquoi je suis ici. J'ai soudain une envie de pleurer qui me reprend mais je rembarre mes larmes : pas devant eux. Les questions. Toujours des questions qui tournent dans ma tête à longueur de journée. Regarder passer les ombres et penser pour ne pas devenir cinglée. J'ai envie de m'échapper de cet endroit mais je tiens à peine plus de deux minutes debout. Je me traînerai sur le sol si mes bras avaient plus de force, mais ce n'est pas le cas. Il ne faut pas non plus que je m'échappe dans ma tête. J'ai peur de ces instants où ma tête se vide totalement. Si je ne pense plus à rien je serai définitivement folle, peut être le suis-je déjà. Il faut penser, pour remplir les journées, pour remplir les heures qui tournent, les minutes et même les secondes. Penser sans interruption, ressasser tous les souvenirs, réciter les tables de multiplication. Et la nuit, prendre l'oreiller malgré la douleur qui s'empare de mes mains et le coller sur ma tête pour étouffer les bruits. Ces bruits horribles, ces cris poussés par je ne sais quoi, tout le long du couloir. Ces bruits qui n'ont plus rien d'humain, des complaintes de folie, des hymnes à la mort. Je ne supporte pas ces cris, la souffrance que l'on ressent dès le premier son et qui dure toute la nuit jusqu'au petit matin. Mais là non plus on n'ose pas dormir, on garde les yeux ouvert parce qu'on a soudain peur de tout. Parce que on sait que l'on va devenir fou. Je deviens folle. L'infirmière se penche sur moi, m'aide à me relever. Je me laisse faire sans rien dire. Indifférente comme elle l'est. C'est déjà l'heure de marcher ? Je me pose la question mais je n'ai que faire de la réponse et n'affiche même pas le moindre air interrogateur. Un deuxième infirmier. C'est celui que je déteste, qui vient seul parfois à côté de moi lorsqu'il fait mes soins et chante « Tu vires cinglée, t'es un déchet, plus personne pour t'aimer ! » inlassablement sur l'air d'une comptine pour enfant. Je rêve parfois de le tuer, si je suis folle n'ai-je pas le droit d'avoir de telles pensées ? Ils me font assoire sur la chaise et me poussent le long du couloir. Je nourris yeux du moindre détail. Ils en sont avides eux qui connaissent par c½ur le moindre grain de poussière de la chambre dans laquelle je passe mes jours. L'on dépasse le couloir. C'est la première fois que je vais aussi loin. C'est avec émerveillement que je vois des murs lézardés que je ne connais pas, du carrelage sur lequel de la rouille a déteint. Quel bonheur pour mes sens affamés de côtoyer enfin autre chose que ma cellule. J'ai presque envie de pleurer de joie. C'est si laid cet endroit mais si nouveau, si beau. Plus nous avançons plus il y a un étalage de luxure. C'est à peine repu d'image et de sons que je réalise que le voyage s'achève. Nous nous sommes arrêtés. Une porte en bois nous fait face, je la regarde dans les moindres détails. L'infirmier toque sur la porte. C'est un bruit que je retrouve avec tellement de plaisir. On ne frappe jamais à ma porte moi. Une voix dit d'entrer, cela aussi c'est tellement magique, une autre voix enfin ! Du rouge, du vert, de l'or, toutes ces couleurs, c'est si beau ! Le moindre détail, les tapis les rideaux, les étagères remplies de bricoles et de brique à brac, de papier, de livres aux reliures abîmée, les tableaux accrochée au murs, le papier peints au motifs étranges, le radiateur, le bureau et les fauteuil, les papiers, tous les papiers, le bouquet de fleurs en plastique... Mes yeux se posent partout, se délectent de voir. De voir simplement car je connais ma chambre par c½ur et n'est plus besoin de mes yeux, ils restent ouverts mais ne servent à rien. « Mademoiselle Carter s'il vous plaît, je n'ai pas de temps à perdre ! » Je prends soudain conscience de la présence devant moi. Assise derrière son bureau, une femme à l'air sévère me regarde. Mais ce n'est pas une infirmière ! Mes souvenirs ne sont pas faux alors, il existe bien un monde qui n'est pas remplit d'infirmiers ! Un monde où je n'étais pas obligée de porter un pyjama en permanence ! J'en ai douté, j'en ai tellement douté, d'avoir inventé toutes ces choses, d'avoir créé dans ma tête un monde ailleurs, différent et pourtant si cruel et sale. Mais un autre monde... « Mademoiselle Carter ! Vous lui avez donné quelque chose ? » Les voix me paraissent à la foi lointaines et proches. J'ai l'impression que ça fait si longtemps que je n'ai pas entendu une phrase aussi longue ! « Non rien madame, à cause de sa dépendance nous ne pouvons rien lui donner... » « Mademoiselle Carter ! » C'est le déclic je me rends enfin compte que l'on me parle. Je lève la tête. Mon interlocutrice a des airs de professeur coincé. Une femme plus toute jeune, habillé chiquement et qui possède un air sérieux. Trop sérieux. Elle a les yeux sévères. J'ouvre doucement mes lèvres : « Oui ? » Oh étrange le son de ma voix. Faible et hésitant et pourtant j'essaye de répondre correctement. « Enfin... Bien, je suis Madame Waller, la directrice de cet établissement. » J'ai l'impression de sortir d'un songe tout doucement et je ne réalise les choses que petit à petit. Je comprends que je vais avoir une explication. Pourquoi je suis ici, pourquoi je suis dans cet état, pourquoi toutes ces choses. Savoir. Enfin. De plus en plus « réveillée », j'ose demander « Où sommes nous ? » Ma voix prend de l'assurance mais je n'arrive toujours pas à l'utiliser comme je la souhaite. « Vous êtes dans un endroit qui s'appelle 'La maison Mc Farthy', c'est une clinique privée. » Ce n'est pas que ses réponses soulèvent des questions, mais plutôt que j'ai enfin l'occasion de poser celles qui me tournent dans l'esprit depuis des jours, qui reviennent toujours. « Pourquoi je suis ici ? » Elle me fixe dans les yeux pour me dire « Pour vous soigner ! » Me soigner de quoi ? C'est depuis que je suis ici que je suis mal, je n'ai jamais autant souffert qu'ici ! Depuis que je suis dans cet endroit ma vie est un enfer ! Je m'emporte et dis tout haut mes pensées tout en haussant le ton. La panique commence à s'emparer de moi et je ne peux que crier plus fort mes désaccords avec cette situation. Je veux partir je veux partir ! Je l'hurle. L'infirmière et l'infirmier viennent se poser à côté de moi, leurs mains sur mon épaule pour me forcer à ne pas bouger, la douleur que provoque cette pression sur mes plaies suffit pour me faire taire. « Malheureusement c'est à nous de décider lorsque vous allez sortir. (Elle me tend un papier mais je n'ai pas assez de force dans mes bras pour le prendre, après avoir tenu cette chose en l'air quelques secondes, elle le pose devant moi sur le bureau.) En arrivant ici vous avez signé ce papier qui nous autorise à être les seuls juges de votre état et il va de soi que votre état ne nous permet pas du tout de vous laisser sortir ! » Je déglutie. Je ne comprends plus rien... « Je n'ai jamais signé de papier... » Un sourire carnassier se dessine sur ses lèvre. « Mademoiselle Carter, vous souvenez vous des circonstance qui vous ont amenées ici ? » Je suis forcée d'avouer que non, mais j'ai peur de savoir maintenant. Je me tais tout simplement. « Vous êtes arrivées ici il y a plus d'un mois. Ce sont vos parents qui vous ont amenés après vous avoir trouvé dans un état lamentable dans votre chambre... » Mes lèvres restent encore closes, je me doute de ce qu'elle va dire et ça ne me rassure pas. « Mademoiselle Carter, vous avez prit de le drogue dans une quantité très importante, que vous avez mélangée avec de l'alcool et divers médicaments. Lorsque vos parents sont entrés dans votre chambre ils vous ont trouvé sur le sol, en train de fumer de la marijuana, vous vous êtes énervée, vous avez attrapé un morceau de charbon incandescent que vous avez lancé au visage de votre père. Il a essayé de vous calmer mais vous vous êtes débattue, pire vous avez commencé à vous frapper et à vous arracher les cheveux. Par la suite vous avez proposé de la drogue à votre mère en lui indiquant qu'elle trouverait diverses pilules sous votre lit. En essayant de vous arracher la bouteille d'alcool que vous teniez dans les mains, votre père l'a renversée, vous avez à nouveau prit le charbon à pleine main pour le lancer et avez provoqué un début d'incendie dans la pièce. Vous vous êtes mise à danser dans les flammes où votre père a enfin réussit à vous attraper. Il vous a immédiatement amenée ici. Nous vous avons donc fait signer les papiers pendant que vous étiez encore consciente, puis vous avez fait une overdose avant que nous ayons pu pratiquer le moindre soin. Vous êtes restée dans le coma quelques jours, nous avons été obligés de vous garder dans une salle isolée, attachée sur votre lit car vous vous débattiez sans cesse. Nous vous avons sortie de cette chambre il y a trois semaines et enfin nous voilà ! » Je suis abasourdie par l'histoire que j'entends. Ça ne peut pas être vrai. Ma défonce n'a pas pu aller jusqu'à ce point là ! C'est faux, c'est forcément faux ! « C'est impossible... » C'est seulement un murmure qui sort de ma bouche mais elle arrive à l'entendre. « Si, c'est la vérité, vous êtes assez âgée pour comprendre la gravité de votre cas. Mais maintenant vous êtes ici, les choses seront différentes. Vos parents s'étaient déjà renseignés pour que vous suiviez un de nos programmes pour adolescents en difficulté, vous pourrez les remercier lorsque vous les verrez à nouveau de vous payer cette 'seconde chance'. Vous devez comprendre que la façon dont vous viviez avant était tout sauf acceptable. Lorsque votre santé se sera arrangée, vous irez rejoindre vos camarades, vous allez suivre un psychiatre, suivre des cours comme vous le faisiez avant de faire le mur, en bref, nous allons vous aider à commencer une nouvelle vie, une vie ordonnée sans drogue ni alcool. » Je ne veux pas. Non, je ne veux pas ! Je veux sortir d'ici. Je veux m'en aller ! Laissez moi partir ! Je n'ai jamais signé ce papier ! Je me jette, usant de toutes les forces qui sont en moi, sur la feuille, je veux l'arracher. Mais deux mains me retiennent. Je me débats ce qui me fait souffrir horriblement, je crie. Elle leur ordonne seulement de me faire sortir du bureau et mes deux bourreaux s'exécutent immédiatement.
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